Cohorte (suite)

Ces hommes-là avaient tout vendu : les rêves, l’intégrité, leur voix, les souvenirs du passé, un devenir… au grand hypnotiseur qui les berçait comme la lune les marées. La ville est un cimetière qu’inondent ces feux follets sans histoire, ses rues sont sans cesse tapissées de ces êtres qui ont instinctivement oublié la vie, errant spontanément et collectivement, collectivement. Flot d’automates que pourtant tout émeut, indistinctement. Et sans manifestation visible. Qu’ils étaient réceptifs, réceptacles troués, ouverts au seul présent, à l’émotion la plus immédiate.

Publicités

Cohorte

Cohortes d’hommes gris, là-bas, en ville, en procession, agglutinés autour de monuments dressés, babéliques, aux centaines, aux milliers de noms impeccablement gravés, alphabétiquement ordonnés. Des milliers, les sacrifiés. Des milliers, les revenus, les revenants, les amochés, les silencieux. Ceux-là, la boue, ils l’avaient encore collée sous les souliers, jusqu’aux genoux, à vie. Les combats avaient assemblé les hommes, cousu les individualités sous un même manteau. Plus que compagnons, plus que frères, ils étaient devenus la même matière. Foule unie dans le rituel. Vaguement humaine, absente, grise, irrémédiablement.

Ne pas fuir

Comment font-ils ceux qui trichent avec la merde qu’on leur a donné en héritage ? Moi, je patauge, je renifle, me vautre. Je suis belle d’être vaincue mais je ne m’en convaincs pas. De la chiure qui m’a faite, du bourdonnement des mouches dans ma tête, c’est une âme glaireuse qui naît. Tu as fui. Tu as raison. Je traîne des kilos d’un passé repus. Je m’effondre, ça me constitue. Sur le pavé, l’eau monte. J’en ai jusqu’au nez. Elle est crasseuse, noirâtre des illusions de la ville. Une eau fausse d’un monde qui se dilue. Toute cette eau s’engouffre dans ma bouche d’égout. Quelque chose choque mon incisive. Un éclat solide. Un débris d’une poupée de mon enfance me reste en travers de la gorge. Je l’avale. Je le veux en moi. Reprendre le temps à l’envers. Je suis fille du monde d’avant. Je recommence. Je balaie dedans mes portes. Désormais, je vais fouiller et aimer.

Feu

La lettre parla ainsi encore longtemps et elle se serait encore, interminablement, gonflée de discours. Ses mots auraient étoffé tous les murs, se seraient tatoués sur toutes les peaux intérieures. Lettre démiurge, lettre totalitaire, lettre qui veut être, elle qui ne sera jamais. Elle serait devenue, lettre chérie, l’ogre cannibale qu’elle a toujours voulu être si une force qu’il ne se connaissait plus ne l’avait pas saisi, si un miracle venu du fond de la vie n’avait pas contracté ses doigts, allumé ce briquet qui tout à l’heure calcinait ces cigarettes dont il avait avalé l’âpreté. Feu. Brasier salvateur. Il n’est rien resté qu’un horizon. Comme dans l’âtre chaud de son propre foyer, il avait fourré les bûches lourdes du passé. Feu. Feu. Feu. Fin des ombres, des fantômes. Fin des mots. Il vivrait de peaux, de chair, de sang frais. Feu toi. Vive moi.

Hypnose

Pourtant, je fascinais les foules des spectateurs venus écouter le même chant, un chant inaudible, un chant arabe. Ils n’en comprenaient rien mais se dressaient, ondulaient, hypnotisés comme les serpents des fakirs. Ils étaient ahuris, abêtis par un mystère qui les dépassait. L’air se faisait lourd. Ces hommes dont les oreilles sifflaient encore des coups de canon, ces hommes devenus muets, dévastés, troués fermaient leurs yeux troubles. Hypnose collective. Ma voix pénétrait en eux. Elle abolissait le temps, figeait les souvenirs. Puis ces hommes reprenaient leur chapeau délicatement posé sur l’accoudoir d’un fauteuil en velours rouge, le fixaient avec exactitude sur leur tête et sortaient par les portes à battants. Ils regagnaient la rue, le bruit, montaient dans des autobus ou des taxis, amnésiques. Et moi, je regagnais la coulisse, sans visage et sans voix.

Absence de personne

Comme dans ces aquarelles bon marché, le ciel se diluait à la surface de la mer. Ou bien était-ce l’inverse. Assis sur la grève, Paul triturait méchamment le sable de ses ongles mal coupés. Paul, ce grand gosse… Il venait là chaque hiver imaginer les bateaux qui s’en vont. Il les détestait d’être partis, sans lui dessus. Ses cheveux noirs de vieil orphelin étaient mis en pagaille par la brise. Le vent, comme tout, le laissait indifférent. Le dehors, le dedans, ça n’avait pas de sens pour lui. Un argus bleu passa sous sa main. Il le broya. Lui non plus ne s’échapperait pas.

Babil urbain

L’air est chaud, saturé. La ville, toujours, grouille. Les terrasses, ici, sont pleines, débordantes, bruyantes. Masse d’êtres presque indistincts, et que je ne cherche nullement à distinguer. Je l’écoute me raconter une de ses fugues nocturnes. Je peine à suivre la conversation car je peine à le suivre. Problème des grandes villes : les trottoirs bondés empêchent régulièrement les amis de se parler côte à côte, de marcher de front, de deviser à l’aise. Peut-être est-ce pourquoi les gens prennent tant place aux cafés, pour bavarder quiètement.

Vers le silence

Sourdement, les vagues glissent les unes sur les autres. La mer change, la mer est changeante et dans ses grands froids, aux poissons-glaçons succèdent les raies jaunes de feu. Quantité de petits miroirs, de rêches éclats varient dans l’eau claire, diffractant des rayons qui se diffusent en ombres vacillantes. Au fond, tout au fond, le sol noir, et mon corps qui le foule. Des coques mortes en petites rangées, des fatras d’orchidées marines, des couleuvres mordorées et mes ongles qui soulèvent la terre. Hier soir, j’ai sauté. Par bouffées, j’ai avalé les eaux mornes, les rancœurs, et l’espoir surtout. J’ai salé mes poumons. Ils ont durci, cuit. Je ne respire plus. Je me gonfle. Le silence m’étouffe enfin. Muet. Les mots lessivés. Mes organes dans le grand bénitier. Plus de peurs, plus de demains, plus de toi. T’échapper. Les vagues glissent, mon corps roule. Derrière lui, des colonnes de fumée poussiéreuse. On n’en finit pas de tracer le monde de sa lourde impureté. De roulis en fracas, je m’éteins dans le bruit, non plus le mien, non plus le tien, celui de l’océan qui va, vieux, indifférent, implacable.

Grande guerre

Grande guerre. Dans ma chair profonde, les tranchées. Au milieu de la boue, des rats pansus et nerveux courent. J’entends le crissement tapageur de leur million de petites griffes qui déchirent mes oreilles internes. Je perds l’équilibre, et me vautre. La gueule cassée dans la terre, j’ai froid. J’aimerais me raidir, m’élancer dans un sursaut, mais je me fonds. Je me répands. Les canons tonnent, métriques, dans ma poitrine. Le gaz moutarde creuse son sillon dans mes narines. Mes vêtements sont déjà pourris et ma peau noire s’étiole, nourriture à lombrics. Je respire encore l’enfer fumant. De la vie résiste. Et parce qu’elle résiste, comme une lame la douleur sourdement crie. Piétinez-moi à condition que, par le chemin de mon corps, vous rejoignez l’arrière-front de la vie.