Halp !

Hors des pistes, sur la neige immaculée, un fou crie. La montagne gronde. Le cri redouble. C’est un cri bavard, plein de mots saturés : tu me manques, je t’aime, j’ai mal sans toi, je me sens si seul quand tu n’es pas là, tu es beau ; et toutes les variantes pseudo-poétiques. La montagne gronde. Le cri retriple. C’est un cri lucide, plein de mots tactiques : parce que, donc, en conséquence, d’après mon psy ; et toutes les variantes pseudo-philosophiques. La montagne gronde et gronde. Le cri requadruple. C’est un cri tragique, plein de mots insensés : corde si, rasoir si, train si, cyanure si ; et toutes les variantes pseudo-suicidaires. La montagne frémit. Le cri explose. C’est un long silence : … ; et toutes ses interruptions. La montagne, dédaigneusement, se contente d’éternuer.

Le fou descend dans la plaine et s’endort.

Demain, il ira crier sur l’Etna.

Sot

À ne toujours pas faire ma moue,

j’ai refait ma mouche,

Collée au vitriol de la vitre.

Au milieu du bourdon des bourdons aux oreilles bourdonnantes de passé,

la douleur se pollenise.

Mal aimé,

se faire aimer à qui mieux mieux.

Ça essaime les défectuosités.

SM, j’ai plongé.

Indicible

On se fourre dans le crâne des mots, de vieux mots clichés. Nous avons perdu, si cela a existé, la pureté d’un monde sans mot et sans image. Un monde nu. Nous vivons dans une architecture, dictature. Un réseau de pages-branches, de ronces qui lacèrent nos peaux. Nous subissons chaque jour Othello et Roméo, Don Quichotte et Dom Juan, Achille et Lancelot. Nous crevons sous le portrait de Tristan, brûlons de l’amour christique, jouissons avec le père Freud, et le docteur Jekyll nous borde le soir venu. Nous ployons sous le fardeau de nos mythes et notre seul rêve est d’en inventer de nouveaux. Ce soir, je veux jeter l’encre dans les abysses, incendier la bibliothèque d’Alexandrie, renvoyer à l’oubli Platon et même Nietzsche, et même Barthes. Ce soir, je veux recoudre toutes les bouches. Que nous ne puissions plus que frotter nos peaux.

Sous la porcelaine

Elle peinait à respirer. Un feu noir et brillant frémissait sous sa discrète et contrainte tranquillité. Elle crépitait. Plus je la regardais, plus elle me faisait l’impression d’une braise. Aucune flamme, aucun incendie, aucune agitation visible. Mais sous la gangue de charbon, un magma ardent, sanguin menait une vie rampante, à la recherche du volcan, de la brèche d’où elle pourra surgir. Ce monde souterrain était étouffé par la bienséance. Dans le contexte de la guerre, Sukena l’orientale dut être notre ennemie. Mais sous son élégant chapeau de pailles entrelacées qui ombrageait son visage, sous sa tenue vert tilleul de petite fille sage, le cuisant soleil avait blêmi. Et d’apparence, elle était devenue une fille du Nord, une poupée de porcelaine. Mais sous la porcelaine, le soufre. Les brûlures de l’Orient perlaient sur la longue tresse de cheveux noirs. Dans ses yeux transparaissait le flamboiement de son âme.

Je pouvais la libérer du granit froid qui emmurait son soleil, elle pouvait me sauver de la vase.

Second temps

Il y en a au moins un second.

Celui de la grande métamorphose, du grand rapiéçage. Le temps de tout recoudre. Après la division, l’amour. La participation. Ce monde qui me refuse, je l’aime et lui offre, don absolu, mon corps. L’écriture devient tissage, compréhension. Je ramasse les débris et les éclats, les morceaux que j’avais débord éparpillés dans la grande explosion, dans mes lacérations méchantes et la destruction du monde autour. Le sens revient. Je le reconstruis. Et c’est tout le monde qui se réunit. Les phrases se maillent, s’enlacent et ma voix et mon corps retrouvent le contact. D’abord, je me caresse le texte, je laisse frémir ma propre peau. Elle est rougissante, les pores dilatés, prête à se dissoudre dans l’air, la lumière, dans l’herbe, la glaise, dans la chair du monde. Je croque, je salive, je veux tout goûter. Enfin, de la saveur ! Le monde m’appelle, et j’entre sous la coupole d’une belle salle de bal où mon nom s’inscrit désormais sur tous les frontons.

Premier temps

L’écriture démembre dans son travail premier le ciel et la terre, le dehors et le dedans, les yeux, les doigts, la peau et l’estomac. L’écriture divise, isole chaque atome d’un monde insensé. Toi petit grain qu’es-tu ? L’écriture le passe à la question, la lumière dans la gueule, le gonfle d’eau croupie et le regarde éclater. Le sens encore s’échapper. L’écart se creuser. Je ne suis pas le monde, je ne suis même pas dans le monde. Je me pointe au grand bal, et le groom cherche mon nom dans la liste. Absent. Je ne peux pas entrer. Voilà ce qu’elle dit l’écriture : tu es un rejeté, un incapable, tu ne sais rien goûter. L’écriture couvre d’un voile frigide le monde, me prive de sa sensualité, est le symptôme de mon inaptitude à vivre.

C’est le premier temps.

Concrétion

Nous sommes d’une matière calcaire, et nous nous construisons à la manière des stalagmites. C’est-à-dire à force d’érosions et de concrétions. Lentement, nous nous sculptons en nous départissant de ce qu’on a voulu faire de nous, et en précipitant, au sens chimique du terme, les fruits de nos expériences et réflexions, blessures et pansements. Nous découvrons autant que nous créons notre moi. Souvent – toujours ? – la vision du sculpteur précède le travail de la matière, la résistance de la matière.  Le temps long, nécessaire, voire violent qu’il faut pour l’incarnation ! Le chemin du neurone au globule sanguin qui irriguera chaque infime parcelle de nos corps.

Consister.

Intrusions

L’eau était déjà là. Partout, elle nous précède. Elle avait pris possession des premiers étages. Le bois d’acajou de la rampe d’escalier, tout en conservant par endroit le lustre d’autrefois, était rongé par la vermine et crissait sous mes mains. Tout miroitait, tout ondoyait, tout ondulait. Suspendue au-dessus de la canopée, je regardais les sols, les meubles qui se noyaient ou verdissaient. La nature s’embourgeoisait. De hautes fougères habitaient au deuxième. Une famille nombreuse de lierres courait dans les escaliers. Des êtres nouveaux avaient pris la place des anciens pensionnaires. Cette maison bourgeoise aux allures d’ambassade jadis si close sur elle-même, si solitaire sur son ancienne falaise, si loin, si épargnée avait cédé aux intrusions. L’eau avait invité tout un peuple grouillant. Déjà, les gouttes glissaient les unes sur les autres avec fracas. Écoulements, fuites, clapotements. Et à ces bruits de moulin s’ajoutaient le faux silence des plantes, des arbres : les bruissements, les sifflements, les craquements. Les guéridons, les commodes, les vases, les bougeoirs, les livres et les chaises, tous s’étaient tus. Pas un son d’homme. Seuls résonnaient, multiples échos graves, les instruments de la nature.

Absence de personne (suite)

Il resta longtemps le petit cadavre pelucheux dans la paume, le regard planté dans cet horizon confus. Un paquebot ronfla au loin. Il cracha sa morgue, se leva lentement, imposa sa droiture à l’océan, raccommoda une mèche de ses cheveux défaits. Son front s’agrandit au-dessus de ses yeux acérés. Se retourna, prit le chemin de la ville. Sa marche avait la solennité d’un condamné à mort. Les turbines, les cheminées, les passagers disparurent. Tout le paysage s’éteignit. Le cinéma mental de Paul se refusait à garder les images, elles mouraient aussitôt, elles ne s’imprimaient pas.